Jamestown

Jamestown (détail)

Jamestown est mon premier livre publié (en novembre 2007 chez The Hoochie Coochie), mais je l’ai réalisé après Les Déserteurs. Quelques mois après avoir décroché mon diplôme de graphiste, je suis parti vivre à San Francisco, où j’ai obtenu un poste à l’agence de graphic design Turner & Associates. Durant cette période, j’étais encore enthousiasmé par le plaisir que j’avais pris à faire Les Déserteurs, et je réfléchissais déjà à une autre histoire. Par curiosité, avant mon départ pour San Francisco, j’avais lu un livre d’histoire sur les États-Unis, Les Américains, par André Kaspi.

Jamestown (couverture)Certains épisodes qui y étaient abordés sur les origines de la colonisation anglaise en Amérique m’avaient vraiment fasciné (notamment ses échecs, les colonies ayant complètement disparu dans le Maine ou sur l’île de Roanoke). Le sujet m’a paru très riche : le paradoxe entre l’imposant pouvoir de monarchies européennes conquérantes et rivales, et la réalité misérable de colonies survivant à peine, isolées sur un territoire immense, hostile et lointain ; l’autre paradoxe entre l’image de superpuissance américaine que l’on a aujourd’hui, et ses origines bien modestes ; la rencontre douloureuse, et aux conséquences désastreuses, entre ces colons et les tribus indiennes vivant sur place ; etc.

Avant de me lancer sur un projet historique, j’ai toujours certaines idées préconçues sur le point de vue depuis lequel je veux aborder mon sujet, qui sont en général amenées à évoluer, voire à être complètement remises en cause. Dans ce cas, je pensais à l’origine raconter toute la colonisation anglaise, ce qui incluait bien sûr l’histoire de Jamestown, mais aussi beaucoup d’autres épisodes, sur un ton épique, et sans doute un dessin réaliste. Mais étudier l’Histoire amène toujours à nuancer sa perception des choses. La réalité historique, tatillonne, entêtée dans les faits, les dates, les recoupements, s’accorde mal avec le souffle épique. Après tout, l’origine grecque du mot, issue de l’œuvre d’Hérodote, signifie « enquête ».

Au fur et à mesure, il m’est donc apparu qu’aborder un seul épisode, mais en le détaillant en profondeur, serait plus intéressant que d’en effleurer plusieurs. J’ai longtemps hésité sur lequel : Jamestown me paraissait plus riche et fondateur, mais Roaneke plus mystérieux, et honnêtement, bien plus intéressant.

Un aspect des choses m’a convaincu de choisir Jamestown : c’est un épisode connu (surtout par les Américains), mais de façon folklorique, la supposée liaison amoureuse entre John Smith et Pocahontas, jamais avérée de façon certaine, étant systématiquement choisie comme nœud du récit. On retrouve cela dans les livres ou films consacrés à ce sujet : le Pocahontas de Disney, et même Le Nouveau Monde de Terrence Malick. Le mythe a remplacé l’histoire. La rencontre entre deux peuples que tout oppose scellée par une histoire d’amour impossible : l’image est belle. Mais elle est historiquement douteuse, donc malhonnête. Elle est basée sur quelques lignes dans les écrits de John Smith à son retour en Angleterre. Or, si les historiens reconnaissent la très grande valeur de ses témoignages, ils l’abordent aussi avec une certaine méfiance : John Smith cherchait par ses écrits à promouvoir la colonisation de l’Amérique, dont il était un partisan convaincu et sincère, et également à se donner le beau rôle.

Jamestown (frontispice)Je décidai donc d’écrire un récit détaillé de la fondation de Jamestown, au jour le jour, basé sur les faits les mieux établis par les historiens.

Simultanément, je réfléchissais à la mise en image de ce récit. Rapidement, l’idée d’utiliser des images en pleine page, comme je l’avais fait pour Les Déserteurs, s’imposa à moi. L’aspect schématique des personnages, et des décors, fut adopté de manière plus progressive. D’abord pour des raisons pratiques : je voulais mettre en scène de nombreux personnages (la totalité des colons). Or, pour que moi-même je puisse m’y retrouver, il fallait qu’ils aient un aspect simple, immédiatement identifiable. Puis pour des raisons plus dramaturgiques : cet aspect des personnages permettait une distanciation, au sens Brechtien du terme, permettant non pas au lecteur de s’identifier aux personnages, et de suivre passivement le récit, mais de susciter la réflexion, le jugement.

J’ai passé six mois à me documenter, et un an à réaliser les quelques 110 planches que constituent Jamestown, les soirs et week-end, après mes journées de travail chez Turner & Associates. Je l’ai terminé en mars 2006. J’ai ensuite envoyé quelques exemplaires à des éditeurs américains et canadiens (Fantagraphics, Drawn & Quaterly, Top Shelf Comics…), mais malheureusement tous m’ont répondu qu’ils ne souhaitaient pas le publier.

Lorsque je suis revenu en France en décembre 2006, Gautier Ducatez de The Hoochie Coochie, à qui j’avais envoyé un exemplaire auto-publié en anglais, m’a contacté car il voulait publier un premier livre, et Jamestown l’intéressait. Nous l’avons traduit en français, mis en page, réalisé une nouvelle couverture en linogravure, et publié en novembre 2007.

Je pense encore un jour faire des « suites » à Jamestown. J’aimerais faire le récit de la colonie perdue de Roaneke, sous forme d’appendice à Jamestown. Et une autre histoire me fascine au moins autant, depuis mon enfance : celle de l’expédition Donner, dans les années 1840. Un livre que je ferai peut-être un jour, sous le titre de Truckee Lake.

Quelques liens :
– La page sur le site de The Hoochie Coochie
– Une critique sur evene.fr
– Une chronique sur le blog Metabunker (en anglais)
– L’article Wikipédia sur Jamestown
– Quelques pages lui sont consacrées dans le livre de Joseph Ghosn, Romans Graphiques