Le Temps est Proche

Christopher Hittinger - Le Temps est Proche

Après avoir terminé Jamestown, en 2006, j’ai assez vite eu envie d’écrire une histoire se déroulant dans un univers post-apocalyptique. Plusieurs lectures m’ont marqué à ce moment-là, notamment l’essai In Ruins par l’historien Christopher Woodward, réflexion sur les ruines comme source d’inspiration pour les poètes et les artistes. Il y eut aussi le roman The Last Man, par Mary Shelley (auteur de Frankenstein). Une vision romantique de la ruine et de la fin de l’humanité, insistant sur la subjectivité et la solitude de l’individu. Un autre ouvrage qui m’avait considérablement marqué, et qui au final donna la thématique principale de l’ouvrage que je préparais (même si je ne le savais pas encore), fut The Black Death par Robert S. Gottfried, ouvrage historique sur les causes et les conséquences de la Peste Noire au XIVe siècle.

Il y eut également pas mal de films.
Pour une raison un peu mystérieuse, ceux de la période années 70-80 m’intéressaient davantage que les plus récents. Certains étaient assez bons, comme The Quiet Earth ou The Day After. D’autres, un peu étranges mais intéressant, comme Quintet de Robert Altman. Et d’autres, enfin, étaient franchement des nanards, mais qui m’ont quand même plu, comme A Boy and his Dog ou Damnation Alley.

J’ai découvert aussi le site exitmundi.nl, qui répertorie différents scenarii possibles pour la fin du monde. Le design est affreux, mais les textes sont vraiment drôles et informatifs.

Couverture Le Temps est ProcheCependant, petit à petit, j’ai ressenti une forme d’overdose des thématiques de ce genre. Depuis quelques années, les films ou livres post-apocalyptiques semblent vraiment s’être multipliés : zombies, épidémies, guerres, machines prenant le contrôle… Nous devons vivre une époque avec des peurs très profondes pour qu’autant d’œuvres de ce genre trouvent une telle résonance. Il faut noter d’ailleurs qu’il y a des chefs-d’œuvre, comme The Road, de Cormac McCarthy, mais qu’il y en a aussi beaucoup qui manquent d’originalité, et ne font que recycler des idées déjà vues ou lues des dizaines de fois.

Si bien qu’à force, ce thème est presque devenu une farce pour moi.

Par ailleurs, même si parler de l’apocalypse me plaisait, je me suis cassé les dents sur pas mal de projets, commencés et finalement avortés, faute d’une conviction suffisamment forte sur leur potentiel. En 4 ans, j’ai écris 4 scénarii différents, et dessiné une centaine de planches, pour finalement laisser tomber, et recommencer… Un à-côté positif de ces recherches fut la série de dessin des Géants.

Autant travailler sur Les Déserteurs et Jamestown m’avait paru relativement facile et naturel, autant trouver la motivation de poursuivre ce troisième projet jusqu’au bout m’a paru ardu. La tâche de me lancer dans la création d’un livre faisant des centaines de pages, avec le risque de complètement rater, me décourageait. Pour me rassurer, j’ai alors décidé de commencer par faire une histoire courte. J’ai donc repris l’un des scenarii que j’avais imaginé, et, cherchant la plus grande concision possible, suis passé d’un récit d’une centaine de planches à 16 pages. Le résultat en est l’histoire 1321, publiée dans le Turkey Comix #19. Mais dès le départ, mon idée était de faire un recueil d’histoires courtes, en conservant cette thématique.

L’idée d’inscrire toutes ces histoires courtes durant le XIVe siècle s’est alors imposée à moi, d’autant qu’au moins deux des chefs-d’œuvre majeurs de cette époque sont des recueils d’histoires courtes : Le Décaméron, de Boccace, et Les Contes de Canterbury, de Chaucer. Et s’il y a eu une période vraiment apocalyptique en Europe, c’est bien celle-là, notamment à cause de la Peste Noire qui a décimé le tiers de la population (selon les estimations les plus basses). Le Moyen-Âge a conservé cette image d’un âge obscur, à cause de ce dernier siècle avant la Renaissance, alors qu’en réalité toute la période précédente était celle d’une relative prospérité et de croissance.

Un autre avantage pour moi, était de me donner la possibilité de varier autant que je le voulais les genres de récit : strips, histoires plus ou moins courtes, vignettes, dessins pleines pages, etc. Pour donner la cohérence à l’ensemble, le fait de situer chaque histoire chronologiquement, année après année, m’a vite paru évident. Cela peut d’abord donner l’impression d’un compte à rebours, comme pour signifier que le temps nous est compté (avant la « fin »). Mais en réalité, pour moi, cela montre que le temps, l’Histoire, ne s’arrêtent pas, même lorsqu’une impression de fin du monde nous submerge. Et c’est souvent le cas de nos jours, comme cela pouvait l’être alors, avec les transformations climatiques que nous subissons, les risques d’une pandémie mondiale, un arsenal nucléaire permettant de totalement détruire toute forme de vie… Ce n’est donc pas un hasard si j’ai choisi de mettre en avant dans le livre des évènements rappelant les angoisses contemporaines.

Fin 2012 approchant, beaucoup semblent attendre et se préparer à une fin du monde spectaculaire—comme ils ont pu le faire avant l’an 2000, et de nombreuses échéances avant cela. Inévitablement, l’humanité, telle que nous la connaissons aujourd’hui, finira par disparaître, ou évoluer vers autre chose. La vie, l’évolution sont ainsi faites. Mon sentiment, cependant, est que cela aura lieu de façon relativement lente, sans que l’on s’en rende vraiment compte, et que la vie se poursuivra, avec ou sans nous.

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